Versatile : interview
- Damien Vasseur
- 3 juil.
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 3 juil.
Photos : Damien Vasseur
Texte : Damien Vasseur et Céline Deniau
Interview : Damien Vasseur et Céline Deniau

Originaire de Genève, le quatuor suisse Versatile s'impose depuis quelques années comme l'une des formations les plus singulières de la scène metal extrême francophone. Fondé en 2019 par le chanteur Hatred Salander, le groupe réunit également les guitaristes Cinis et Famine ainsi que Morphée à la batterie. Mais réduire Versatile à un simple groupe de black metal serait largement insuffisant. Les quatre musiciens développent un véritable univers narratif et visuel, sombre et théâtral baptisé "L'Envers", un monde parallèle décadent inspiré des catacombes parisiennes et de la Cour des Miracles, dans lequel chacun des membres incarne une entité à part entière.
Au centre de cet univers trône Hatred Salander, figure quasi monarchique de L'Envers, maître de cérémonie inquiétant guidant les "Déviants" (nom donné aux fidèles du groupe) dans cette plongée au coeur du chaos et de la noirceur. Avec sa présence imposante et son interprétation habitée, il apparaît comme le visage principal de cette mythologie macabre imaginée par Versatile.
À ses côtés, Cinis se distingue par une esthétique aussi mystique que dérangeante. Véritable déesse de cendre, elle arbore une couronne qui rappelle l'iconographie médiévale de la Vierge mais déformée dans une version sombre et déviante. Son apparence spectrale renforce l'atmosphère froide et funèbre qui traverse l'univers du groupe, entre fascination religieuse et corruption de l'image sacrée.
Famine quant à lui incarne une créature monstrueuse et insatiable, dévoreuse de chair, dont l'imagerie évoque immédiatement certaines civilisations mésoaméricaines. Sa coiffe ornée de plumes et de crânes évoque autant les représentations rituelles aztèques que certaines images de dieux mayas, donnant au personnage une dimension presque tribale et sacrificielle. Une figure brutale et primitive qui contraste avec le côté plus mystique de Cinis.
Enfin Morphée, présenté comme "l'oniromancien", complète cette galerie de personnages cauchemardesques. Véritables marchand de rêves et fournisseur de "songes liquides", selon les propres termes du groupe, il agit comme une porte d'entrée vers L'Envers invitant le public à abandonner la réalité pour sombrer dans cet univers halluciné où se mêlent cauchemar, décadence et poésie noire.
Cette identité extrêmement travaillée se retrouve autant dans l'esthétique du groupe que dans sa musique, mélange de black metal moderne, d'éléments industriels et d'ambiances horrifiques cinématographiques. Après un premier EP remarqué, "Atra Bilis" en 2022, Versatile a confirmé son potentiel avec "Les Litanies du Vide" un premier album ambitieux paru en 2025 chez Les Acteurs de l'Ombre Productions. Depuis le quatuor multiplie les concerts et les apparitions sur les scènes européennes et notamment en France où son univers aussi dérangeant qu'immersif attire un public toujours plus nombreux.
C'est justement à l'occasion du Tremblay Metal Fest, le 21 mars dernier, que Real Metal s'est entretenu avec Hatred, Famine et Morphée afin d'évoquer leur univers, leur vision artistique, leur rapport au public et leur avenir
Hatred Salander (Chant) Chris Cinis (Guitare) Famine (Guitare) Morphée Oniromancien (Batterie)
Vous avez un univers visuel et narratif bien marqué, notamment grâce à vos costumes de scène. Est-ce que vos personnages ont une identité propre ou est-ce que ce sont des extensions de vous-mêmes ?
Hatred : Ils ont leur identité propre mais on y a forcément mis un peu de nous-mêmes.
Famine : Pour développer un peu plus, en ce qui concerne mon personnage, je dirais que c'est une extension de moi-même. Dans la vie quotidienne je suis quelqu'un de relativement calme, qui n'aime pas spécialement le conflit, par contre dans les activités comme la musique ou le sport, notamment le sport de combat, je ressens beaucoup la partie colère de Famine. C'est une émotion instinctive, primale qui me permet de me libérer et ça me fait énormément de bien.
Ça a donc sur vous un effet de catharsis ?
Famine : Absolument, et ça devient même thérapeutique.
Hatred : Pour moi ça serait comme la petite voix derrière mon oreille qui me dit "Vas-y, appuie sur le bouton rouge !"
On voit très bien cette image de petit démon sur l'épaule...
Sur scène, cherchez-vous à choquer ou à immerger le spectateur dans votre univers ? Quelles émotions souhaitez-vous transmettre au public ?
Hatred : On ne cherche pas nécessairement à choquer, même si par moment on essaie de réveiller le public avec un petit trou, un temps supplémentaire. Notre but est vraiment d'immerger le spectateur comme s'il regardait un film et de l'embarquer dans notre univers.
Il y a donc un aspect très cinématographiques dans vos prestations scéniques ?
Famine : Oui, c'est pour ça qu'on aime bien renforcer le côté théâtral à la fois au niveau de la musique mais aussi au niveau visuel grâce à nos personnages, nos costumes et notre jeu de scène. La façon dont on interragit avec le public et nos textes comptent aussi beaucoup.
Justement, venons-en aux paroles de vos chansons. Vous chantez en français, est-ce un choix artistique ou est-ce plus instinctif ?
Hatred : Ce n'est pas instinctif parce qu'au début je chantais en anglais dans un autre projet. Le français était un choix pour le son et aussi pour avoir plus de liberté pour écrire des paroles plus complexes et traiter des sujets plus difficiles. Par exemple, au début de Versatile, je voulais parler de maladie, le genre de sujet qui nécessite un vocabulaire plus spécifiaue qui me manquait donc je devais traduire et je perdais en spontanéité. Ma démarche artistique était moins directe. Et le choix du français c'était aussi pour une question de sonorité, c'est une langue qui sonne un peu plus "méchant".
Depuis vos débuts en 2019, qu'est-ce qui a la plus changé dans votre univers ? Est-ce que des choses ont changé d'ailleurs ?
Hatred : On a un batteur !
Morphée : Bonjour !
Donc avant vous n'aviez pas de batteur ?
Hatred : Les premières années non. Ça fait maintenant 3 ans que Morphée est là. C'est le principal changement dans le groupe. Les salles dans lesquelles on joue ainsi que le public ont changé aussi. Tout a pris de l'ampleur.
Famine : La complexité de nos compositions a changé aussi.
Hatred : Notre arc narratif s'est étendu. Avant nous jouions des choses un peu séparées qui étaient censées être en lien alors que maintenant l'arc commence vraiment à se construire. Et on commence aussi à avoir un public fidèle, surtout en France.
Vous êtes en train de prendre de l'ampleur en France où vous jouez de nombreuses dates. Vous êtes aujourd'hui au Tremblay Metal Fest qui est un jeune festival puisque c'est sa deuxième édition. Pourquoi avoir choisi de venir jouer ici ?
Hatred : Parce qu'ils nous ont invité ! Ils ont aussi respecté les conditions qu'on avait posées et ils étaient très sympas. On est partant en général quand on nous propose des dates.
Famine : Lors des dates qu'on a faites dans le nord de la France, on a toujours été superbement bien accueillis donc notre coeur parle aussi.
Hatred : On aime bien venir en Bretagne pour jouer ainsi qu'en Normandie.
Famine : Les gens sont très sympas et l'accueil est vraiment au top.
On peut dire que la Bretagne est une bonne terre pour le metal ?
Hatred : Oui, et les gens bougent bien ici.
Est-ce que vous avez une préférence entre les grosses et les petites scènes ?
Hatred : En général, je préfère les scènes en intérieur.
Famine : Elles ont un côté plus immersif et plus intime.
Morphée : On commence aussi à préférer un peu les grandes scènes parce qu'on commence à avoir pas mal de décors et d'installations. On préfère quand on peut déployer la totalité.
Si quelqu'un découvre Versatile aujourd'hui, quelle chanson lui recommanderiez-vous d'écouter ?
Hatred : Une seule c'est dur !
Morphée : "Morphée" évidemment !
Famine : Pour moi ça serait "La Régente Blême" qui contient une grosse partie électro à la fin qui est tout aussi agressive que les riffs instrumentaux.
Hatred : Il y a aussi "Ieshara" qui mélange bien le metal et l'électro ce qui est assez représentatif de notre musique.
Quelles sont vos influences musicales ?
Hatred : Il faut faire la distinction entre ce que j'aime écouter et ce qui a vraiment eu une influence directe sur Versatile. Pour les influences directes il y a "Psyclon Nine", qui est de l'aggrotech,pour le côté électro. On peut ajouter Wormfood pour les paroles et l'ambiance et à qui on a piqué le mot pour le nom de notre univers qui s'appelle "L'Envers". Il y a aussi un peu de Samaël et de Dimmu Borgir pour le côté symphonique.
Famine : De mon côté c'est principalement Strapping Young Lad qui a été une grande découverte pour moi quand j'écoutais l'album "City". Je le vois comme de la musique sous stréroïdes de A à Z. J'ai vraiment adoré leur aspect destructuré. Très souvent Hatred et moi composons les morceaux ensemble. Il est un peu la tête pensante qui amène l'idée, la thématique, ensuite viennent la musique puis les paroles. Au départ la track est linéaire et on a l'idée d'en prendre des petites parties et de les déstructurer un peu comme on aime.
Hatred : On fait des trous dedans.
Famine : C'est exactement ça ! C'est le genre de petits détails que j'adore. On trouve ça beaucoup chez Igorr aussi.
Hatred : Oui, c'est Famine qui apporte le côté déstructuré.
Vous décidez donc d'abord d'une thématique et ensuite vous écrivez en fonction d'elle ?
Hatred : Oui, et après encore on a les paroles à la fin. La majeure partie du temps on sait de quoi ça va parler et on essaie de faire en sorte que la musique colle à ça en se demandant quels instruments, quelle structure, quel rythme on va mettre.
En cela, ça rejoint votre côté très visuel et cinématographique. Pour finir, quels sont vos projets pour les deux années à venir ?
Hatred : on travaille déjà sur un prochain album, on en est encore aux débuts mais ça avance bien. Finalement c'est ça notre plus gros projet. Et pour le reste monter encore plus sur scène.
Famine : on sera au Kreiz Y Fest le 15 et 16 mai 2026 où on partagera l'affiche avec entre autres Ashen et Benighted. D'ailleurs on se réjouit beaucoup de croiser Julien (Truchan ndlr)
Le 11 septembre on sera au Bridge To Hell festival où on aura le plaisir de partager la scène avec Rotting Christ et Caliban. Et on a aussi quelques dates qui sont en stand by, principalement en France mais aussi en Allemagne.
Donc chanter en français ne vous ferme pas de porte ailleurs que dans les pays francophones ?
Hatred : C'est plus facile dans les pays francophones quand même. On peut jouer ailleurs mais ils ne comprennent pas tout ce qu'on dit donc ils perdent une information.
Le visuel n'est donc pas suffisant pour dépasser la barrière de la langue ?
Hatred : Il y a une composante en moins même si ça n'empêche pas de profiter du reste.
Famine : Ce qu'on remarque beaucoup aussi c'est que culturellement parlant, la scène en Allemagne marche très bien pour tout ce qui est électro et le metal un petit peu moins. Alors qu'en France c'est plutôt l'inverse. Enfin, nous, on a le sentiment que la fusion entre les deux c'est plutôt un bon truc, comme Shaargot le prouve aussi aujourd'hui. En Suisse on aimerait bien retrouver cette synergie là mais c'est plus difficile. Je pense que les Suisses apprécient aussi la musique live mais à leur manière. Ça bouge moins. Tandis que quand on vient en France et même dans de petits festivals, on sait qu'en terme de dynamisme c'est bon !
Le public français est donc plus réceptif selon vous ?
Famine : Tout à fait et ça fait plaisir.
Hatred : en Suisse les gens se déplacent beaucoup moins.
C'est vrai qu'en France le public est prêt à parcourir de nombreux kilomètres pour venir assister à un concert.
Hatred : Je pense qu'en France pour la vie de tous les jours tu as besoin de plus te déplacer, et encore cela dépend où tu vis. Mais typiquement à Genève, chez nous, tu as toutes les facilités et donc tu te déplaces très peu. Alors quand il faut se déplacer une demi-heure pour faire un concert ça t'embête. Alors qu'en France il y a des gens prêts à rouler une heure et demie pour aller voir un concert.
Au fil de cet échange, Versatile confirme qu'il ne se résume pas à une esthétique travaillée ou à des costumes de scène. Derrière les personnages de L'Envers se cache une véritable réflexion artistique, où musique, narration et mise en scène se nourrissent mutuellement. Entre black metal, influences industrielles et ambition cinématographique, les Genevois construisent patiemment une identité singulière qui trouve un écho grandissant auprès du public, notamment en France.
Avec un nouvel album déjà en préparation et un agenda de concerts qui continue de se remplir, Versatile semble bien décidé à poursuivre son immersion dans L'Envers... et à y entraîner toujours plus de Déviants.
Depuis la réalisation de cette interview, de nouvelles dates sont venues s'ajouter au calendrier de Versatile. Si vous souhaitez découvrir l'univers de L'Envers sur scène, voici les prochains rendez-vous annoncés :
Le 16/08/26 à Aschaffenburg (Allemagne) à la Colos-Saal
Le 11/09/26 au Bridge To Hell Festival à Crest (26)
Le 1/10/26 au Rock'n'Eat à Lyon (69)
Le 31/10/26 au festival Le Sanctuaire à St-Brieuc (22)
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